PAUL LE PÈRE DE PIERRE

 A gauche : Paul Guilbert (1888-1973) – Portrait réalisé par son fils Pierre Guilbert en 1954
A droite : Paul et Pierre Guilbert
 
Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caractère inoubliable.
Jean Giono
Pourquoi revenir sur la vie du père de Pierre Guilbert ? Tout simplement car le parcours de cet homme fut exceptionnel. Chacun des événements qui ont jalonné son existence sont une preuve des valeurs qui l'animaient et qu'il n'a cessées de défendre : la famille, la jeunesse, la santé, la liberté, l'entraide envers les défavorisés… Autant d’engagements devenus rares, peu médiatisés et donc peu porteurs de sens pour les générations actuelles.
 
Paul voit le jour à Airel (Manche) le 28 juin 1888. Ses parents sont boulangers. Il fait ses études secondaires à l'Institut libre de Saint-Lô avant de fréquenter les bancs des facultés de pharmacie de Lille et de Paris. En 1917, il vient s'installer dans l'officine de la rue du Château à Cherbourg. Peu avant, le 4 octobre 1916 à Montebourg, il s'est marié avec Marie Perrine, sa cadette de quelques mois. Ils s'étaient rencontrés chez son frère Jean Perrine, pharmacien à Cherbourg dont les ennuis de santé demandaient l'aide d'un étudiant en pharmacie. Cette union donnera naissance à 12 enfants et constitue la première preuve de son dévouement pour la vie et la jeunesse.
 
 Photo de gauche : la pharmacie au début du XXe siècle avant l'installation de Paul Guilbert
Photo du centre et de droite : la pharmacie avec les sculptures de Pierre Guilbert
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Sa générosité l’amènera très tôt à se lancer activement dans de nombreuses actions sociales. En effet il s'engage dans le mouvement social chrétien de l'époque et anime une cantine pour les chômeurs, participe à la création d'habitations pour les familles nombreuses ou encore fonde les premières colonies de vacances dans la Manche.
 
Réformé en 1914, il a évité les durs combats de la Première Guerre mondiale. Toutefois dès 1940 lorsque les allemands envahissent le pays il n'hésite pas à s'impliquer dans des activités de solidarité en s'occupant par exemple des réfugiés du nord du pays et des prisonniers de guerre enfermés à la caserne Proteau de Cherbourg.
La Résistance débute à peine quand il accepte d'être l'agent de renseignements, pour le Nord-Cotentin, au sein du « Mouvement de Libération nationale » fondé notamment par Henri Frenay. Grâce à un contrôleur SNCF qu'il a recruté, il transmet tous les 15 jours les effectifs allemands en poste dans la région ou les travaux et mouvements de navires de l'arsenal de Cherbourg. A partir de mai 1941 il assure la diffusion des premiers journaux clandestins « Les petites ailes de France » dans la région cherbourgeoise. Le mois suivant il rentre en contact avec un réseau polonais dont il héberge plusieurs agents de passage.
Le 20 novembre 1941, déguisé en ouvrier, il s’introduit dans l'important poste de radar allemand de Sortosville-en-Beaumont et transmet les relevés à Londres. Malheureusement son réseau (Hector) est vite démantelé et il est accusé d'espionnage.
 
L'ancienne station de radio-guidage Knickebein de la Luftwaffe à Sortosville-en-Beaumont
© Martine Parisot
 
Son arrestation a lieu le 29 novembre 1941. Étant père de famille nombreuse (il a alors neuf enfants), il est remis en liberté provisoire la veille de Noël. Mais il est une nouvelle fois arrêté le 29 avril 1942 puis incarcéré à Cherbourg avant d'être transféré à Caen (Calvados). La cour martiale le condamne alors à cinq ans de travaux forcés le 1er mai 1942. Il est ensuite déporté en Allemagne le 8 septembre 1942.
 
Libéré en 1945 par les alliés lors de leur avancée sur le territoire allemand, il reçoit un accueil triomphal à son retour à Cherbourg le 10 mai 1945. Il devient alors membre fondateur et président d'honneur de l'Association des déportés.
 
Poussés par ses amis, il se porte candidat à l'Assemblée nationale constituante où il siège comme député de 1945 à 1951. Commissaire de la famille, de la population et de la santé publique, il se préoccupe des professions médicales, paramédicales et des problèmes de santé. Il participe aussi aux discussions relatives aux allocations pour les sinistrés de guerre et les familles nombreuses. Il est également nommé juré à la Haute cour de justice en 1947.
 
A partir de l'année 1951, malgré son âge avancé, il revient vers les actions sociales et fonde le comité interprofessionnel du Logement pour procurer un toit aux familles de travailleurs. Puis afin de suivre son ami l'abbé Pierre, ancien député comme lui, il consacre alors l'essentiel de son temps dans l'organisation des chiffonniers d'Emmaüs.
 
Paul Guilbert et l'Abbé Pierre, successivement premier et troisième en partant de la gauche.
 
Il aide par exemple des religieuses indiennes en leur affrétant un avion pour le transport de vivres afin de sauver la vie d'enfants en bas âge. Pour cela il organise dans tout le département de la Manche la collecte de boîtes de lait.
 
Enregistrement audio de Paul Guilbert lors de son passage dans une émission de radio pour évoquer la 3ème édition de la collecte des boîtes de lait.
 
Au cours de sa vie de nombreux hommages lui furent rendus : il fut officier de la Légion d'honneur, titulaire de la Croix de guerre et médaillé de la Résistance et de la France libre.
 
 
Il meurt à Cherbourg le 12 mai 1973. Une allée à Cherbourg-Octeville porte son nom et une stèle y est présente.
 
 
Lors du fleurissement de cette dernière à l'occasion de la journée du souvenir le dimanche 26 avril 1992, le maire d'Octeville André Poirier déclara :
 
« Ainsi tout au long de sa vie et dans les circonstances les plus diverses et aussi les plus douloureuses, Monsieur Guilbert a été, au delà de toutes divergences d'opinion, au service de la liberté et au service des autres. Comme le poète, il écrivait le nom de liberté avec son cœur, son sang et ses larmes. Comme le poète le chantait aussi dans « la rose et le réséda », il y avait à ses côtés celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas, dans le même combat pour la dignité de l'homme dans un monde plus juste et plus harmonieux, exprimant ainsi toute sa conviction inébranlable et toute sa foi profonde, son regret de toute injustice, de toute violence, soulignant ainsi du fond de lui-même l'absurdité de la guerre ».
Sources :
Wikimanche.fr
Assembléenationale.fr
Mémoiresdeguerres.com
Paul Guilbert 1888-1973 Notes, témoignages, documents, 1995. Livret réalisé à l'occasion du 50ème anniversaire de sa libération.

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